« Ne sortez pas, fusillade dans Paris ». On hausse les épaules, on rit un peu, quelle ineptie, on prend nos sacs et on sort. En bas, des voitures de police et des sirènes. Sur le trottoir, des gens allongés. Un homme se tient la jambe, un long filet d’eau coule sur le trottoir. A moins que ce ne soit pas de l’eau. Le temps se fige. On pense qu’ils tournent un film. Des bruits bizarres résonnent, on ne sait pas vraiment à quelle distance. On dirait des coups de feu. Ça paraît tellement improbable, on se regarde, on se prend la main, on met beaucoup trop de temps à réagir, on lâche quelques éclats de rire, on se met à courir, ça résonne derrière nous. Devant le restaurant quelques mètres plus loin, quelqu’un se tient là, nous regarde et nous crie quelque chose, on entre, les portes se referment, le rideau de fer aussi. Des gens dînent. On tremble, sans savoir pourquoi. On envoie des textos. « Tu es où ? ». Le temps s’étire. On picole. « Barricadé dans un bar, toi ? ». « Oh mon Dieu, je t’en supplie, ne bouge pas ». On ne nous …

Le mot du jour

Tu es renoncement. Renoncement aux mots inachevés, aux paroles refoulées, aux états d’âmes inavoués. A tout ce qui aurait pu être changé, à tout ce qui aurait pu advenir et qui ne sera point.

Tu es dans le tremblement des corps vieillis. Tu es dans la lumière chancelante du jour qui s’éteint.

Tu es un courant d’air glacial qui passe sans prévenir.

Tu es dans les larmes de ceux qui se quittent et qui bientôt s’oublieront.

Tu es dans les poitrines affaissées, dans les regards détournés. Dans les regrets. Amère, souvent. Triste, tout le temps.

Tu miroites dans l’aube des jours incertains.

Tu frétilles d’impatience en agitant les premières feuilles de l’automne.

Derrière toi s’amoncellent tout un petit tas de miettes indigestes, des flashs de lumière, des bouts d’émotions, des trésors enterrés, des égarements. C’est ton escorte et ta cour, comme un filet qui traîne derrière toi, auquel il est salvateur de renoncer.

Mais refuser tes coups d’éclats est une grande erreur. T’ignorer te rend pernicieuse. Alors, tu hypnotises, tu fais perdre la raison et tomber dans les ravins de l’amertume.

Malgré ton apparente laideur, malgré la peur que tu inspires au premier abord, tu es indispensable. Ne pas monter …

Le mot du jour

J’aime mieux tes lèvres
Que mes livres,
Jacques Prévert

Tu rends la lumière plus vive et les sons plus vibrants. Tu rends la beauté plus intense. Et la laideur et l’injustice plus criantes.

Insoumise et indécente, tu souris à la face du monde qui voudrait t’anesthésier.

Tes émules passent souvent pour ridicules, naïfs, ou pire, bêtes.

Tolérée chez les enfants, l’âge te rend irrévérente. La norme tend à te contrôler, toi, tes débordements et tes esclandres.

Les faibles d’esprits voient en toi une défaillance. Mais en apprenant à t’aimer, tu deviens merveilleuse. Tu deviens une alliée, une force. Une revendication.

Tu es dans le frémissement des ailes des papillons et dans les pieds des funambules.

Tu es le tremblement du premier baiser.

Tu fais verser des larmes inappropriées, quand d’autres, interloqués, ont les yeux secs comme des rocs.

Tu es une incomprise.

Tu effraies ceux qui ont le cœur dur. Tu bouscules ceux qui t’ont rendue silencieuse et t’ont enterrée, brisée, muselée, sous des couches d’intellectualisme ou de refoulement.

Tu fais trembler de peur l’indifférence et ses hordes de mort-vivants.

Tu déranges.

Tu vibres dans le cœur des artistes et les yeux des amoureux.

Tu nous fait tournoyer, c’est …

Le mot du jour

Ça fait trop de temps que je ne t’ai pas vue par ici.

Parfois tu t’attardes pendant des jours, infatigable, tu t’insinues à l’intérieur de mon âme et de mes tripes, déployant une force incommensurable. J’ai alors l’impression de devenir le simple vecteur de ta divine volonté.

Tu es une petite fille insolente, rieuse et parfois un brin capricieuse. Tu dessines cette moue parfaite, et tu décides d’aller te promener ailleurs, parce que tu n’as pas envie. Tu cours, tu te ries de ma colère et de mon désespoir. Tu me laisses seule et esseulée. Je frétille d’impatience et je me tire les cheveux.

Je maudis tes embardées soudaines autant que tes envolées qui, soudain, m’éloignent du monde.

Je convoque chaque jour toute la joie dont je suis capable pour que tu aies envie de venir me voir, de me caresser du bout de tes doigts si fins, si vulnérables, magiques.

Ton âme sœur est la liberté. Sans elle, sans ce souffle, tu perds en consistance et tu te dilates dans le vent.

Je t’entends rire parfois. C’est comme un écho de ta présence qui me caresse le fond de l’oreille. Tu me susurres quelques mots indistincts, une idée improbable, …

Le mot du jour

A tous les Charlie du monde

Assise sur ton trône d’immondice, tu dévores l’espoir avec une gourmandise répugnante. Tu baves et tu grognes à n’en plus finir.

Tu te nourris des déchets de peur, des raclures de doute et des épluchures d’ignorance.

Ton meilleur ami est un monstre à trois têtes : la bêtise, la désillusion et la frustration. Ce sont tes passeurs, tes proxénètes et tes dealers.

Tu déformes les plus beaux visages. Tu allumes une flamme haineuse dans les plus beaux regards.

Tu sommeilles en chacun de nous. Souvent de manière infinitésimale, mais tu es là, prête à te réveiller et à bondir à la moindre occasion. Il ne faut pas céder. Il ne faut pas courber l’échine devant le simplisme que certains brandiront après les ravages que tu as provoqués aujourd’hui.

Tes partisans se shootent à la colère. C’est leur came qui s’infiltre dans les veines de leurs corps décharnés par la haine.

Tu es lâche et tu es laide. Tu ressembles à une harpie, qui danse, les dents jaunies, sur les tombes de la liberté.

Ton ennemi juré s’appelle curiosité.

Tu es fondamentalement une menteuse. Rien n’est jamais brandi en ton nom. On t’occulte sous des …

Le mot du jour

A Flavia.

Tu es une résistante. Tu es vue comme un relent de l’ancien temps. Beaucoup réduisent ta nature complexe à ton charme prétendument suranné.

Tu es dans l’écorce des arbres et dans la splendeur du Grand Canyon.

Tout semble vouloir te briser. Mais tu continues d’avancer paisiblement, protégée par la fermeté et la pureté de ta détermination. Tu ris gentiment, avec la douceur des sages, et tu poursuis ta marche.

Ta meilleure amie est la patience, avec laquelle tu accomplis des choses merveilleuses. Les plus grandes œuvres d’art sont le fruit de ta rigueur.

Tu es sur les petits bouts de verre poli sur les plages.

Tu résistes à l’assaut de la superficialité, des amours supermarché et des connectivités exagérées.

Tu es injustement bafouée. Moi-même je t’ai méprisée. Tu m’agaçais tellement. Je te trouvais inutile et contraire à toute intelligence valable. Quand la vie me forçait à te croiser, je me débattais fermement. Je te dénigrais, avec le mépris des gens qui ont tort et qui le savent. A maintes reprises j’ai eu envie de t’étrangler, en riant à gorge déployée.

Quand je te vois chez les autres aussi, parfois, j’ai envie de te tuer. Je regarde maintenant …

Le mot du jour

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,

Quand sous les lourds flocons des neigeuses années

L’Ennui, fruit de la morne incuriosité

Prend les proportions de l’immortalité.

Baudelaire, Les Fleurs du mal

 

Tu es dans la pluie ininterrompue des dimanches moroses. Tu es dans l’impassibilité du ciel gris. Dans les étreintes des couples léthargiques.

Tu peux rendre fou.

Tu embarques dans des danses incessantes, jusqu’à l’écroulement. Tu pousses dans des bras inappropriés et des étreintes inutiles. Tu attises l’envie de dépasser les limites.

Tu accouches des aubes tourmentées et des yeux fatigués.

Tu es dans le vacillement des lumières qui défilent sur l’autoroute. Dans les bus et les trains qui vont trop loin. Et dans ceux qui s’arrêtent trop fréquemment.

Tu es parfois un moteur et souvent un frein. Pour ceux qui sont un peu trop sensibles à ton charme, tu empêches souvent d’atteindre l’aboutissement. Car tu nous fais arrêter avant la fin.

Tu es dans la futilité. Dans l’inutilité de certains gestes. Dans les mauvais films.

Tu es dans l’âme de ceux qui s’oublient.

Je te vois partout dans le métro. Tu déposes un voile de tristesse et d’absence sur les visages endormis. Je voudrais crier pour les avertir …

Le mot du jour


Il y a eu toutes ces morts
Que j’ai franchies
Sur de la paille
Je n’ai pas pu percer
Le mur de mon miroir
Il m’a fallu apprendre
Mot par mot la vie

Paul Eluard, Je t’aime

Tu es dans les premiers pas des enfants, dans Guernica et dans le sourire des mourants.

Tu es dans les changements, dans les ruptures et dans les commencements.

Dans les fleurs du printemps et dans le soleil du matin. Dans l’amour naissant, dans les rencontres perturbantes et dans les remises en question. Dans les déménagements et dans les beaux voyages.

Tu es inhérent à toutes les premières fois, car tu es le meilleur ami de la nouveauté. Elle aime s’appuyer tendrement sur ton épaule amicale.

Tu es la suspension avant le grand saut, avant le vide. Tu précèdes la chute et tu acceptes l’échec, que tu perçois assez justement comme un possible intrinsèque à tout risque digne de ce nom.

Tu es l’arbitre du match perpétuel qui se joue entre la fuite et l’affront.

Tu es dans les bêtises joyeuses et les interdits. Tu brises les tabous, les non-dits et tu embrases les révolutions. Tu aimes te blottir contre les idéalistes et les …

Le mot du jour

Bien qu’il ait ouvert la voie à l’interprétation des rêves, de prestigieux neuropsychologues remettent aujourd’hui en cause les grilles de lecture proposées par ce cher Freud. La signification des symboles dépendrait non pas d’un corpus de références strictement universelles (l’araignée symbolisant la mère par exemple), mais de l’univers particulier du rêveur, de sa culture et de son histoire personnelle. J’ai tout de même envie de lui rendre un dernier hommage, tant l’interprétation de mon dernier rêve devient juteuse passé au filtre freudien.

Je suis dans ma maison d’enfance, en famille. Un fantôme a pris possession des lieux : sa spécialité est de déplacer constamment la table de la cuisine quand nous sommes à table. Ma mère n’a pas l’air spécialement inquiète. Mon père est dans une panique terrible. Mon frère, dans son habituelle impassibilité, ne croit pas à l’existence de cet élément perturbateur, en dépit des preuves évidentes. Ce qui est drôle, c’est qu’il a retrouvé sa face boutonneuse de collégien.

Je fais apparaître une sorcière qualifiée pour chasser l’esprit malin qui perturbe nos repas dominicaux. Elle traîne dans toutes les pièces de la demeure, qui ressemble étrangement à cette maison Playmobile dans laquelle je jouais quand j’étais petite. Elle …

Les rêves de Suzanne

C’est à se demander si certains rêves ne sont pas de véritables prototypes, créés à la va vite par nos petits gènes humains, tant nous en avons tous fait l’expérience : se faire poursuivre par quelqu’un inéluctablement, sans pouvoir avancer, par exemple. J’ai lu dans un livre très sérieux que ce type de rêve étaient un stratagème utilisé par notre inconscient pour nous avertir de la malhonnêteté de notre partenaire amoureux (ou de quelqu’un de notre entourage proche).

Voyons un peu ce que dit mon dernier rêve à ce sujet.

Je suis dans un parking sous-terrain typique, c’est-à-dire glauque à souhait, néons et compagnie à l’appui. Je m’installe à l’arrière d’une voiture : le départ est imminent. Mon institutrice de l’école primaire est censée prendre le volant, mais au dernier moment Ryan, ce blond magnifique (et australien de surcroît), que je fréquente en ce moment, prend la place du conducteur. Problème : il n’a pas le permis. Il a cependant décidé, la mèche au vent, de faire le créneau pour sortir la voiture. Ça m’inquiète légèrement mais je mets ça sur le compte de la frustration de ne pas pouvoir immédiatement me blottir dans ses bras de surfeur. Ma meilleure …

Les rêves de Suzanne